Origines et fondements du transmédia : bien plus que du simple « crossmédia »
Le transmédia s’enracine dans une volonté profonde de dépasser le récit linéaire et imposé d’une histoire fermée. Le concept, déjà évoqué par Henry Jenkins au tournant des années 2000, se définit par sa capacité à déployer une même narration ou un même univers à travers différents supports, chacun apportant une pièce du puzzle et invitant le public à participer activement à l’exploration. Dès lors, il doit être distingué du crossmédia, où le même contenu est simplement décliné sur plusieurs supports sans enrichissement particulier.
L’essor de ce mode de narration puise ses racines dans la popularité croissante des médias numériques et l’analyse des nouveaux comportements de consommation. Dès les années 80-90, certains studios et auteurs testent de nouvelles synergies : des romans d’expansion pour compléter les grandes sagas cinématographiques, des bandes dessinées venant étoffer l’univers d’une série TV, ou encore des jeux vidéo qui laissent le spectateur devenir acteur.
Mais c’est surtout dans les années 2010 que le transmédia explose, rendu possible par l’accessibilité du numérique et la volonté du public de participer pleinement à l’expérience. Les studios comprennent le fort potentiel de fidélisation : chaque support devient un pont vers l’autre, créant une toile de récits croisés qui rendent la fiction réellement vivante.
Comment les univers expansifs redéfinissent-ils la fiction ?
Dans un univers transmédia, la frontière entre auteur et spectateur s’amenuise : ce dernier devient souvent un véritable explorateur, libre d’arpenter les ramifications de l’histoire selon son appétit. Chaque support (roman, film, jeu, bande dessinée, web-série…) n’est plus un simple dérivé, mais une porte d’entrée vers de nouveaux pans de la narration. C’est ici que la fiction prend une dimension réellement organique : les univers s’étendent, se croisent, se complètent et se complexifient au fil du temps.
Par exemple, l’univers narratif de « Harry Potter » ne se limite plus aux seuls romans ou aux films : pièces de théâtre, jeux vidéo, applications interactives et blogs fictifs forment un tout, chacun enrichissant la perception globale et apportant son lot de révélations inédites. Le spectateur peut ainsi choisir son parcours, naviguant d’un support à l’autre, compose sa propre expérience du récit et éprouve un sentiment d’appartenance unique au monde présenté.
Cette évolution n’est pas sans conséquences sur la création. Les scénaristes, créateurs de jeux, auteurs et équipes de marketing travaillent de concert pour composer un univers cohérent : bible des personnages, chronologies, codes graphiques, « fan service », tout doit concorder pour que la magie opère et que chaque pièce du puzzle trouve sa place dans l’ensemble.
Le pouvoir d’immersion et d’engagement : décryptage
Ce qui distingue fondamentalement le transmédia, c’est l’intensité du lien émotionnel et narratif tissé avec son public. Loin d’être de simples spectateurs, les fans deviennent des « explorateurs » ou des participants actifs. Forums, réseaux sociaux, fanfictions, mèmes : l’immersion se poursuit bien en dehors du support d’origine.
Le phénomène « Star Wars » illustre l’impact du transmédia. Après l’émission des films fondateurs, l’univers s’est considérablement agrandi via des séries animées, des romans officiels, des jeux vidéo immersifs, ou encore des bandes dessinées, chacun révélant des facettes inédites de la République ou de l’Empire. Les fans, eux, s’organisent en communautés, débattent sur la chronologie, théorisent sur le passé mystérieux d’un personnage, contribuent parfois eux-mêmes à la construction de l’univers.
« On n'est plus seulement spectateur, on devient témoin, voire acteur du récit, en prolongeant l'histoire, en résolvant des énigmes ou en participant à des expériences narratives collectives. » — Témoignage d’un fan de l’univers Marvel
L’enjeu devient alors d’entretenir la flamme de l’engagement à long terme. Les créateurs multiplient les énigmes, les événements participatifs, les ressources « cachées » et invitent le public à revenir régulièrement explorer les nouveaux territoires de la fiction.
L’impact économique et stratégique des univers transmédias
Au-delà de l’aspect artistique, les univers transmédia représentent un levier économique puissant pour l’industrie du divertissement. Proposer des histoires ramifiées, capables de durer des années et de s’adapter à différents supports, permet de sécuriser, voire de démultiplier, les retombées économiques. Les studios en font un pilier de leur stratégie à long terme : chaque produit dérivé, chaque nouvelle extension d’univers, devient une porte d’entrée pour un nouveau public ou une nouvelle génération de fans.
Les retombées dépassent le simple merchandising. La saga du « Seigneur des Anneaux » n’a pas seulement généré des milliards via le box-office ou les ventes de DVD : jeux vidéo, attractions de parc, jeux de figurines, podcasts et contenus numériques au ton parfois très différent viennent enrichir la galaxie Tolkien et en faire un phénomène à la fois culturel et commercial.
L’exemple des franchises à succès
Marvel ou Pokémon, pour ne citer qu’eux, illustrent la puissance du transmédia. Le premier a bâti tout un univers partagé au cinéma, dans les comics, les séries animées et les plateformes numériques, avec une cohérence qui fascine et fidélise. Le second, né d’un simple jeu vidéo, s’est mué en mastodonte culturel, multiplier films, séries, jeux de cartes et événements collectifs mondiaux. Chaque support touche un public différent et déclenche des achats, de l’intérêt ou de la passion renouvelée pour l’univers d’origine.
Le transmédia devient dès lors un enjeu stratégique : il permet de lisser les prises de risque, d’assurer la longévité d’une marque et de relancer régulièrement l’intérêt autour d’une franchise emblématique.
Quand la technologie donne corps à l’univers transmédia
Jamais l’expansion des univers fictionnels n’a été aussi favorisée que par l’essor technologique. La multiplication des plateformes (smartphones, applications, réseaux sociaux, objets connectés, casques de réalité virtuelle…) permet aux créateurs d’inventer en permanence de nouvelles façons d’impliquer le spectateur. La réalité augmentée, par exemple, offre au public la possibilité de prolonger les histoires dans le monde réel, brouillant encore la frontière entre fiction et quotidien.
Des expériences immersives comme « Pokémon GO », qui transpose la chasse aux créatures dans l’espace urbain, ou la série interactive « Black Mirror: Bandersnatch » sur Netflix, qui invite le spectateur à faire des choix influant la trame narrative, montrent à quel point le transmédia évolue avec les innovations. Les avancées technologiques sont devenues de véritables laboratoires d’exploration pour les auteurs et producteurs, en quête d’immersion totale.
Cette dynamique entraîne également un dialogue créatif inédit avec les communautés de fans. Les plateformes numériques, via les forums ou les réseaux sociaux, facilitent la prise en compte de leurs retours : il n’est pas rare qu’une franchise tienne compte des attentes de sa communauté pour orienter ses futures productions ou intégrer des « easter eggs » en clin d’œil à ses plus fervents adeptes.
Vers l’avenir : quelles évolutions pour les univers transmédia ?
L’expansion des univers transmédia ne doit rien au hasard. Portée par la demande du public pour des expériences toujours plus riches, elle nourrit un écosystème d’artistes, de scénaristes, de développeurs et de spécialistes de la fiction. L’avenir, déjà en marche, s’annonce prometteur : le métavers, par exemple, permettrait d’unifier tous les supports dans un réseau interconnecté, où chacun pourrait vivre et modeler son propre pan d’histoire. Les outils d’intelligence artificielle commencent aussi à façonner des expériences narratives personnalisées pour chaque spectateur.
Cela pose néanmoins certains défis : l’inflation des univers, la saturation des publics ou encore la tentation du « toujours plus », qui risque de diluer la force du récit. Les créateurs doivent donc trouver l’équilibre entre expansion et cohérence, innovation et fidélité à la vision d’ensemble. Avec, toujours, la nécessité de placer l’humain au cœur des récits pour entretenir la passion et l’engagement des fans.
L’univers transmédia n’est donc pas juste une mode ou une astuce marketing : il s’ancre dans la nature profonde de notre soif d’histoires, de découvertes et de partages. Il réinvente la fiction, lui donne des formes plurielles et vivantes, tout en renouvelant sans cesse le plaisir du divertissement.

